
Aux Rythmes de Soi a été très heureuse
de recevoir Dominique Bertrand
Samedi 7 décembre 2024 / de 14h à 18h
pour sa MASTER CLASS
– SUI – L’art du souffle et la flûte Shakuhachi
« Le son de la cloche du temple s’éteint, mais il résonne encore dans la corolle des fleurs » (Basho)
A la Maison des Associations
15 Passage Ramey, 75018 Paris
(métro Marcadet-Poissonniers)
Participation 10€ (à payer sur place)

Pour la première fois – depuis quarante ans que je souffle dans cette flûte – je vais présenter en public une introduction consistante à cette musique traditionnellement dédiée à l’éveil spirituel, prenant l’exploration du souffle sonore comme matière-première de la pratique.
Le mot « spirituel » est si lourdement connoté qu’un pied-de-nez s’impose à ceux qui s’y prennent au sérieux (sans humour, l’« Éveil » n’est qu’une misérable imposture), ainsi qu’une simplification radicale que la pratique du souffle permet de réaliser a cru, en délivrant le concept de lui-même : ultimement, il s’agit d’un jeu d’enfant, simplement respirer…
Des histoires zen (introduction rapide à la notion de vacuité, clé conceptuelle et opérative de la pratique), des explications sur la technique (questions, remarques, échanges bienvenus en cours de route), des démonstrations concernant les différents usages du souffle et l’écoute des harmoniques (le secret de l’Or du son), un ou deux morceaux traditionnels, une improvisation finale (« SUI ») avec Olivier Rémond (qui est l’instigateur de l’événement).


Extraits de mon livre « Le corps du souffle »
Un ouvrage paru aux éditions Signatura, sur les diverses aventures musicales qui m’ont mené à rencontrer le Sui-Zen – zen du souffle – pratique de la flûte shakuachi comme outil de « méditation « , à laquelle je dois l’essentiel
EXTRAIT I – « En Chine, comme en Inde, la notion de souffle ne se limite pas au va-et-vient de la respiration, qui constitue seulement la rythmique générale d’une orchestration interne subtile, où « les souffles » sont les mouvements énergétiques traversant les canaux subtils – la tradition en connaît des centaines, voire des milliers, prenant alors des qualités différentes sur des rythmes différents, impliquant divers états d’âmes, selon les dominances, en mutation permanente. Articuler le balancier de la respiration avec cette orchestration interne afin d’en favoriser les qualités les plus subtiles, c’est l’art alchimique du Ki.
Respirer est une activité largement inconsciente qui sous- tend, dynamise et régule la totalité de notre activité mentale. Ainsi, chacune de nos pensées est comme une bulle de souffle qui, dès que celui-ci s’en retire, perd toute consistance, tout pouvoir. C’est là le « secret » des pouvoirs du souffle, dont certaines démonstrations montrent des perspectives parfois ahurissantes. C’est aussi le secret du « silence mental », lors de l’apaisement de la respiration. Mais si la respiration ordinaire fonctionne toute seule – alors gouvernée par le système nerveux involontaire – le système volontaire peut intervenir, avec la conscience et l’attention. Ce qui implique habituellement une perturbation automatique du rythme spontané, naturel, alors orienté vers les multiples stratégies imposées par la survie quotidienne dans le monde extérieur. Savoir apprivoiser ces perturbations, les intégrer en une dynamique où le système volontaire peut rester « en veille » (au sens propre) pendant que l’involontaire se déploie librement, voilà l’enjeu du Sui-zen, le « zen du souffle ».
EXTRAIT II – « En invitant l’attention consciente à se tourner vers sa propre source, c’est une sorte de court-circuit des mouvements psychiques ordinaires que cette mise en boucle provoque, suspension des tentations volontaires qui ouvre à « une attention posée sans intention » sur le va-et-vient spontané du flux, une conscience tranquillement ouverte à son rythme naturel, sans le perturber. C’est à dire sans le laisser se tourner vers telle ou telle direction, pensée, image, désir, qui tend à en détourner l’énergie vers d’autres fins (comme cela arrive constamment dans la vie courante, orienté vers la pluralité des formes du monde). Lorsque ceci advient, toutes les dynamiques se rassemblent en un seul flux qui engendre une condensation, une intensification accompagnée d’un pressentiment d’ouverture.
C’est le moment « critique » du retournement de toutes les coordonnées « ordinaires » – dehors-dedans, moi-l’autre – où tout ce qui définissait le « moi » jusqu’alors se dissout. Si le pratiquant sait alors consentir au vertige, se fier follement à une « verticalité » radicale et intrangiseante qui le pousse du dedans vers l’inconnu, traverser d’un coup toutes les résistances qui surgissent alors – mélange de désir et de frayeur radicale – alors le surgissement du flux se déploie dans toutes les directions, accompagné d’une joie sans limite. Satori… »
EXTRAIT III – Pour simplifier, commençons par dualiser : Il y a l’art, qui consiste à remplir le silence, et il y a l’Art de l’art, qui consiste à le faire entendre.
L’art a pour mission de colmater les trous dans la représentation collective du monde, afin d’en maintenir l’illusion de complétude. L’Art de l’art a pour mission de les révéler au contraire, et d’y tendre l’oreille, pour y entendre la rumeur de la soupe primordiale : aussi fascinante qu’inquiétante, la source obscure des transformations.
Le silence est un art en soi. L’Art de l’art accorde les silences contenus dans la musique avec le silence qui contient la musique. L’audition retourne alors dehors-dedans comme un gant.
L’écoute révèle une topologie paradoxale, impliquant des dimensions qui échappent aux limites de l’œil, mais qu’elle lui offre en ouvrant le regard « traversant », défocalisé, donnant au visible la profondeur de l’invisible.
Sachant que les silences inscrits dans la musique ont une durée mesurable (un début et une fin) et que le silence qui contient la musique est incommensurable (il précède l’œuvre, lui succède, et la traverse entièrement), l’Art de l’art consiste donc à conjuguer à la fois « dedans » et « dehors », mesure et démesure. (Ce qui est impossible pour quiconque est identifié à la frontière, comme à la mesure : ego. D’où l’importance de la pratique quotidienne)
Si le silence qui contient la musique la traverse entièrement (sons et silences compris), c’est que chaque note ne tient pas sa valeur seulement de la note qui la précède et celle qui la suit, mais aussi et surtout de sa propre relation au silence, soit : son « intensité » (volume sonore), qui la situe plus ou moins proche de lui, témoignant des plus subtiles variations de son rapport avec lui. Autrement dit, sa présence, sa « qualité » de manifestation, ne tient que du rapport immédiat à sa propre absence (!)…
Ainsi, le silence qui contient la musique ne s’oppose pas au son, il lui est simultané, dans la mesure où c’est sa présence inouïe (retirée « derrière » le son manifesté) qui donne sa qualité de présence à l’évènement sonore. Derrière la forme, l’en-puissance de toute forme, dont elle procède et qui la dépasse, lui donnant son « aura », sa profondeur.
Le jeu de l’intensité est celui par lequel l’interprète donne présence sensible (immédiate, à chaque souffle) à l’œuvre dans son rapport au vaste silence « contenant », sachant que celui-ci n’est « incarné » dans l’espace du concert que dans l’oreille de celui qui écoute, comme dans la sienne. Le « silence qui contient la musique » n’est pas une abstraction : toutes les fibres corporelles y participent, par la seule vibration du tympan, résonnant aux pressions de l’air de l’espace entre-deux.
Savoir conjuguer les silences contenus avec le silence contenant, c’est pour l’interprète savoir écouter simultanément le son qu’il produit ET l’écoute de celui qui l’entend, et donc savoir jouer « juste » de ce rapport, à tout instant mouvant.
L’écoute ouvre les frontières du souffle, cet élan dehors-dedans qui permet de se désidentifier de la mesure, et faire un saut dans l’entre-deux pensées, hors de toute référence. Là où l’écoute s’entend. Là où elle se respire.
C’est alors révéler à l’auditeur que le silence qui contient la musique le contient lui aussi tout entier, ainsi que tous les autres auditeurs avec lui. Qu’en chacune de ses cellules vibrantes il procède de ce silence « inouï », à la manière dont en procède chaque note de l’œuvre, à chaque instant. Et non seulement lui-même, mais tout ce qui est : le corps est le lieu du monde.
Et qu’il tient lui aussi sa propre présence non seulement du vécu entre avant et après, mais du rapport sensible au « présent de sa propre absence », à la fois sa disparition potentielle et sa source immédiate.
L’Art de l’art implique le Secret des secrets : le souffle, qui précède (inspiration) l’extériorisation de la forme insufflée. Cet élan oscillant en permanence entre dehors et dedans, entre présence et absence, pour en maintenir ouvert, sensible – en équilibre subtil sur la crête du pensable – le passage de « l’esprit » par l’entre-deux.
Entre soi et soi, l’espace du non-soi est celui du souffle pur.
Entre deux oreilles, entre deux corps, entre deux cellules, entre deux planètes, entre deux atomes, entre deux galaxies, entre deux pensées, entre deux mots, c’est le même, ici-même…
« Esprit » a « Souffle » pour racine (« inspiration »). Entre soi et soi, le non-soi comme source d’inspiration. Là, la musique – quelle qu’elle soit – peut être dite « spirituelle », qui ne cherche plus à être « musique », mais faire de l’instant-même l’écho sonore de l’origine immédiate de tout ce qui apparaît, se déploie, se transforme, et disparaît, depuis toujours et à jamais. Cette musique qui appartient immédiatement et spontanément à tous, de n’appartenir à personne…
(« Ichionbutsu », dit ici la tradition du Sui-zen : « l’Éveil en un seul son ». En esthétique comme en parole, les japonais ont le sens de l’économie radicale).
EXTRAIT IV – Le feulement, le sifflement de la lame, le reflux de la vague, le cri abrupt, la pure voix d’un oiseau lointain, le frisson du vent dans les feuilles du bambou, un froissement de silence… Tout cela, en un seul souffle…
La première fois que j’ai entendu le son de cette flute, j’ai intuitivement su qu’elle me connaissait mieux que moi-même. Qu’elle touchait à des nervures ancestrales, inspirait à des sources jusqu’alors ignorées, d’une profondeur saisissante. Cette présence abrupte du silence, ce rare alliage de fine maîtrise et de surgissements sauvages, c’était cela que, sans le savoir, je cherchais…
J’étais alors en Inde, en quête de « l’instrument parfait », celui qui me permettrait de répondre à une expérience bouleversante qui, quelques mois plus tôt, m’avait poussé à traverser les frontières : l’écoute radiophonique d’un chant indien, dont la subtile finesse me souleva littéralement hors de toute limite, bouleversant en quelques minutes – et définitivement – tout mon rapport à la musique, et bien au-delà. En toute innocence, je faisais mes premiers pas dans une dimension jusqu’alors inconnue : l' »expérience spirituelle » de la musique.
Lorsque quelques mois plus tard, à Bénarès, découragé après avoir soufflé dans des dizaines de flutes indiennes en quête d’un « son » que je ne trouvais pas, je l’entendis soudain jaillir du petit magnétophone de mes voisins japonais, ma boussole s’est instantanément tournée vers l’Est. J’ignorais encore le rôle déterminant que cette flute allait jouer dans mon existence, suite à un accident cérébral qui me fit perdre la sensibilité de mon bras gauche – et donc de mes doigts – anéantissant en une nuit plus de quarante ans de pratique musicale : je ne sentais plus le contact des cordes de mon luth. C’est grâce à la pratique obstinée de cette flute – quatre à cinq heures chaque jour – que je pus non seulement ré-habiter peu à peu mon corps, mais aussi, et sans le savoir encore, faire mes premiers pas sur une voie japonaise ancestrale dont j’ignorais alors l’existence, et qui changera radicalement la nature de mes relations à la musique, au monde, à moi-même : Sui-Zen, la voie du Souffle.
Isolé pendant des mois de « convalescence » j’expérimentais alors les vertus de la pratique de base (répéter un seul son pendant de longues périodes) sans d’abord en connaître les arcanes traditionnels, tâtonnant de manière empirique pour simplement tenter de stabiliser ma propre dynamique corporelle, encouragé par mes premiers progrès. Ainsi, au fil de la pratique, je découvrirai progressivement comment le souffle sonore peut transformer un corps de chair et d’os en « corps de souffle », soit une antenne sensible capable d’ouvrir l’écoute au-delà des limites ordinaires, par-delà mots et concepts : un son pur, une fleur de silence.
Le Sui-Zen est une voie du bouddhisme zen pratiquée par les Komuso (« Moines du Vide ») de l’école zen Fuke (sœur de l’école Rinzaï), qui consiste essentiellement à souffler dans la flute Shakuhachi, la qualité du son témoignant de la qualité de l’ici-présence. Musiciens-pèlerins, ils ont élaboré un répertoire (Honkyoku) dédié à l’exploration de toutes les possibilités du souffle, dans le but d’atteindre Ichionbutsu : « L’Éveil en un seul son ».
Souffler, c’est faire le vide. Connecter le souffle avec le vide du bambou, c’est faire entendre la voix du vide. En explorer les nuances, c’est découvrir, du vide, l’infinie et miraculeuse fécondité. Voilà la mise en boucle poétique en laquelle, ayant un jour tendu l’oreille, me retrouvais pris tout entier, corps et âme impliqué.
Musicien formé au rock et au jazz, mon monde musical était jusqu’alors tourné vers l’Ouest, ses outrances et ses audaces folles, plutôt que vers l’Orient, et ma (courte) formation philosophique me rendait plutôt méfiant quant aux « spiritualités ». Mais ce retournement de perspective « géopoétique » a complètement changé la donne : grandement ignorant de l’univers japonais, c’est donc en suivant en aveugle le seul chant d’une flute – depuis mon ermitage, pratiquant chaque jour et écoutant les enregistrements des plus grands maîtres – que j’ai progressivement senti pulser le cœur de ce monde paradoxal, centré sur la plus insaisissable des notions – la » Vacuité « . Elle y est si précieuse que la pensée comme les arts semblent en irradier depuis des siècles, se déployant autour du joyau en une vaste efflorescence, chargée à la fois d’en révéler la présence tout en le protégeant jalousement de toute défloration. Art hautement subtil que de mettre en « évidence » la présence vive d’un secret à jamais secret.
Si la Vacuité apparaît comme concept-limite, c’est aussi un « concept-critique » : il restitue la pensée face à l’impensable, lui intimant une place nouvelle, fécondée par ce « contact » avec ce qui la dépasse. Au risque du vertige, mais aussi de l' »Éveil », qui est abrupte ouverture à cette nouvelle dimension : la perception directe du monde en soi, par-delà le filtre mental. Où l’infinité de l’espace extérieur se renverse alors en infini « au dedans ». En introduisant ainsi ce paradoxe comme central, le Bouddha opéra un renversement « copernicien » dans l’univers psychique de l’orient antique, allant jusqu’à remettre en question la consistance et la centralité du « moi » lui-même : sa nature illusoire de « coagula imaginaire » en fait l’obstacle à la révélation de sa « pure nature » : la vacuité.
Pour mon humble part, si le paradoxe logique résistait à la saisie de mon intelligence, la rencontre quotidienne avec l’absence de mon bras gauche – ce trou dans mon schéma-corporel qui me le rendait soudain étranger à moi-même – résonnait très concrètement (souvent de façon désespérante) avec mon expérience. En d’autres mots : par la brèche soudain ouverte en « moi », la vacuité s’est engouffrée en un élan vertigineux, dont le bambou me permit de canaliser et diffracter le souffle, pour en entendre surgir une voix qui devint alors mon seul guide.
Reconstruire mon schéma corporel avec cette trouée d’absence – qui parfois me happait de vertiges terrifiants – ne put s’accomplir « par le haut » qu’en laissant en moi dissoudre sourdement ce concept aussi vide qu’incompréhensible. Sa distillation-digestion progressive – accompagnée d’éclairs intuitifs inoubliables – me permit d’entrevoir son pouvoir, hautement paradoxal : simplifier radicalement toute compréhension du monde, tout en y introduisant une nouvelle dimension à jamais mystérieuse, d’une insondable profondeur : la présence d’un sujet sensible en son sein. Placée au coeur de l’univers conceptuel, la vacuité devient alors un « méta-concept » qui, de simple catégorie logique, peut se transformer soudain en un vortex impétueux, emportant par-delà tout concept celui qui s’y penche d’un peu trop près.
Au sein d’un Occident en pleine crise identitaire, et d’un monde affolé par l’imminence d’une Crise Mondiale, souffler dans un bambou japonais ancestral peut paraître bien dérisoire. Participer ainsi à l’actuelle dérive des continents culturels n’est pas sans conséquences : suivant le fil du son, traverser mythes et légendes, soutras bouddhiques, philosophie contemporaine, rituels shinto, humour zen, histoire politique et poésie, ne fut pas sans bousculer mes propres certitudes, soumises à des tensions fort perturbantes. Découvrant l’importance de l’influence de la culture japonaise sur l’Occident, la question changea d’angle lorsqu’elle se reporta finalement sur moi : j’appartiens à cette génération mise abruptement face à un vide qui ébranla le monde en 1945 à Hiroshima, auquel la vacuité bouddhique répondit en se glissant sans efforts dans les fissures de l’édifice occidental, lézardé par le choc. Dérisoire ? Le bambou étant la seule plante ayant survécu à l’explosion atomique, écouter sa voix pourrait être précieux. Qui sait ce que l’on pourrait y entendre ?
Les mots qui suivent ne constituent donc pas un traité sur le Sui Zen, ni sur l’art musical du Shakuhachi, dont je ne suis toujours qu’un débutant. Ils ne valent que comme témoignage d’un humain occidental découvrant malgré lui une voie qui devint l’axe essentiel de sa vie. Et donc témoignage du chemin parcouru pour traverser les mots, concepts et images qui lui sont associés, jusqu’au trésor du silence, jalousement gardé par une culture dont je découvrirais peu à peu, pas à pas, que sa rare sobriété est pudeur face à l’indicible.